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02 06 2016
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Smart City: une cité idéale?

Ultime volet de ce sujet et certainement le plus important : le concept de Smart City avec tout le cortège de promesses qui l'accompagne à présent, n'est-il finalement qu'un nouvel avatar de la Cité idéale dont l'Histoire nous montre qu'il ressurgit de façon récurrente aux moments charnières des transitions de nos sociétés ? Si on écarte l'aspect technique de la Smart City, quelle est sa phénoménologie et, surtout, quelle devrait être sa finalité ?

 

Les utopies citadines abondent dans la littérature depuis l'antiquité : l'Atlantide de Platon, l'Eldorado de Voltaire, Utopia de Thomas More... Dans chacune de ces villes luxueuses et dorées résident des fragments perdus de notre entière Humanité; le projet utopique de la Cité idéale ne serait-il pas finalement plus un projet ayant un profond moteur psychologique, celui d'une quête de réification de la psyché humaine passant par la construction d'une Cité qui témoignerait alors de cette réussite ? Ces fragments abondent :

L'Homme et la Société : une des interprétations possibles de l'Atlantide, décrite par Platon dans le Timée, est qu'elle serait plus une critique en creux d'Athènes et de ses institutions qu'un récit historique. Dans la République (toujours de Platon), le choix des Gardiens de la Cité est un sujet central et une Cité idéale se doit d'avoir une élite à la hauteur d'un telle ambition. De là, découle toute la réflexion sur l'éducation et la sélection de l'élite, et finalement la façon dont on structure la société, ses lois et donc les droits et devoirs de chacun. La Cité du Soleil de Campanella revisite des sujets similaires. Sur ce point, la Smart City a déjà fait montre de ses capacités de surveillance pour assister le pouvoir en pouvant gérer une partie de la complexité urbaine (voir article : "Smart City et Complex-City"), quitte à redistribuer ce pouvoir dans certains domaines (voir article : "Spin (Smart) City").

L'Homme et le Cosmos (comme ordre du monde physique) : du plan hippodamien des villes romaines, à ceux de Bentham et ses prisons panoptiques, en passant par ceux de Vauban pour ses garnisons, une approche géométrique de la Cité idéale a également vu le jour avec pour inspiration l'alignement physique, bien sûr, mais surtout moral par rapport au groupe. De la rigueur mathématique viendrait un ordre supérieur au secours des faiblesses humaines. La Smart City obéit elle aussi à une géométrie bien particulière fondée sur des isochrones : là où les plans des cités antiques cherchaient à minimiser les déplacements de chacun de rue en rue, les applications de nos smartphones cherchent à réduire le temps gaspillé (car économiquement quantifié) en réduisant les trajets sous contrainte de flux, les temps d'attente, les frictions dues à l'hyper-choix et à la désintermédiation. De là, découlent également d'importantes capacités de remodelage de la forme urbaine (voir article : "La Banque d'une ville qui change").

L'Homme et la Nature (environnement, vie, santé, mort) : les cités-jardins de Howard, l'intégration verticale des unités d'habitation de Le Corbusier placées au coeur de vastes parcs... la Cité idéale cherche à combattre les maux que la ville sécrète au quotidien tels le manque d'hygiène, la pollution, l'empreinte sur la nature due à l'étalement urbain... Dans ce cas, le projet de la Smart City se rapprocherait plus de celui de la transformation du Paris Haussmannien qui s'est alors paré des derniers atours de la modernité de l'époque : égouts, eau à tous les étages, jardins publics à une distance maximale pour tout parisien, dans une parfaite orthodoxie Saint-Simonienne (voir article : "Haussmann 2.0").

L'Homme et son destin (ainsi que les conditions de sa réalisation) : les villes sont indissociables des ateliers et des usines qui les intégraient jusqu'aux très récentes cités-dortoirs, quartiers éloignés des grands centres urbains. Des Phalanstères de Charles Fourier, aux familistères de Godin, en passant par les organisations agricoles auto-gérées, les diverses expérimentations de l'intégration spatiale du travail et du logement ont montré les limites de l'utilitarisme lorsqu'il est commandé par une simple logique économique. Si le Digital, ultime avatar de la mondialisation, peut ventiler le "capital humain" sur toute la surface de la planète, le réseau en devenir des Smart Cities et de leurs hinterlands numériques respectifs arrive à les reconnecter. Il faut à présent l'étendre à tout ceux qui n'en profitent pas encore (voir article : "Maslow et Laborit, urbanistes de la Smart City").

Plus proche de nous, la Charte d'Athènes (1933) s'est attelée à faire le chemin inverse de la réification précédemment décrite et à formaliser par le fonctionnalisme l'Homme éclaté dans les 4 composantes de son quotidien : la vie, le travail, les loisirs et le transport. De là, ont surgi des dizaines de villes sans passé et sans âme autre que celle de la modernité de l'instant comme Brasilia ou les Villes nouvelles de la grande ceinture parisienne (dont le dernier volet de Hunger Games donne la belle part de ses décors à l'oeuvre de Ricardo Bofill), autant de photographies de la vision de la Cité idéale de l'époque. Aujourd'hui, apparaissent Nasdar, Songdo et d'autres villes théorisées dans de très grands cabinets d'architectes / urbanistes et dont on verra leur résistance à l'épreuve du temps. Car le rêve peut rapidement se transformer en cauchemar : le caractère idéal du présent peut devenir une idéologie, un excès dont il faut se méfier, car pouvant sombrer tôt ou tard dans un totalitarisme : ainsi sont apparus les grands ensembles staliniens et le brutalisme soviétique, sous couvert initialement d'un égalitarisme total. A titre d'exemple, comment supportera-t-on l'omni-présence de caméras et de capteurs dans 20 ans, déjà partiellement tolérés aujourd'hui ?

Dans le cas de la Smart City, si les utiles données peuvent se fondre dans les agréables interfaces de nos écrans, tout ceci ne doit pas nous écarter du fond. En des termes digitaux, la Cité idéale n'est pas forcément le lieu où les pizzas seraient automatiquement fabriquées et livrées à grande vitesse par des robots, après analyse du comportement des habitudes de consommation de chacun. La technique n'étant là finalement que pour régler des problèmes et non répondre aux origines de cette fragmentation, la Smart City comme projet techno-scientiste n'a donc aucune chance d'aboutir... Alors que faire ? Faut-il renoncer à mettre des capteurs partout et mesurer la croissance de chaque arbre et les déplacements de chacun ? Est-ce que le "Quantify Everything" est une impasse ? La voie du milieu est étroite. Et si cette voie résidait simplement dans l'équilibre de nos choix ? Encore faut-il savoir faire les bons au bon moment et au bon endroit. Une informatique puissante et au service de l'Homme peut certainement y contribuer et cet outil serait assez bien résumé finalement sous le vocable Smart (intelligent). Mais n'a-t-on besoin que d'intelligence dans la Cité idéale ? A vouloir tout voir par le prisme du Smart, ne serait-ce pas quelque part une marque d'orgueil de notre part qui trahirait finalement notre propre bêtise ? Il existe de façon latente d'autres projets de Cités idéales qui n'ont pas nécessairement besoin de grandes technologies à la recherche d'autres équilibres :

Equilibre dans l'habitat et dans les constructions par le refus du gigantisme. L'homogénéité de l'habitat est une matérialisation radicale de l'égalité des chances et place la réalisation de soi sur un autre plan. Par exemple, les nombreuses Painted Ladies de San Francisco la débarrassent de la tension d'une revanche de certains à prendre sur l'habitat (ce qui n'empêche pas une incroyable gentrification de la ville sous la pression des GAFA / NATU). La Smart City peut-elle être pensée comme une ville à échelle humaine mais à une très grande taille ?

Pour filer la métaphore de Le Corbusier qui décrivait une de ses oeuvres comme une "machine à habiter", la ville pourrait-elle être une "machine à faire société" ? A l'instar d'une Auroville contemporaine, une Cité peut-elle avoir comme projet fondateur la réduction de la souffrance de chacun ? Un toit pour chacun ? Du travail pour chacun ? Un environnement durable ? L'éducation pour tous ? Cette Smart City, si elle est aussi intelligente, reste-t-elle en permanence attentionnée ? La Smart City pourrait-elle être une Care City ?

Enfin, pour l'honneur de l'esprit humain, les Arts et les Sciences : une Cité qui rayonne par son attraction culturelle est une Cité qui sait attirer les plus créatifs en faisant montre de sa tolérance; c'est la thèse de Richard Florida  ("The Rise of The Creative Class") qui 15 ans après avoir été énoncée se vérifie jour après jour. Nous sommes pourtant au tout début de la compréhension de la vie et mort de ces étoiles filantes urbaines qui forment d'incroyables accélérateurs de la pensée humaine (voir article : "La Smart City rendrait-elle Smart ?") ou de l'émancipation de certaines catégories de personnes (voir article : "La (Smart) Cité des femmes").

Dans cette optique, il est à rendre un hommage tout particulier à Claude Nicolas Ledoux, architecte de Louis XV, qui a théorisé ces différents aspects qu'il a matérialisés dans la Saline d'Arc et Senans (voir photo en titre), un projet qui n'a cependant pas pu être décliné à grande échelle à cause de la Révolution française qui sourdait. Architecte du Roi dans sa fonction, architecte des Lumières dans ses idées, Ledoux a eu une approche radicale par sa pensée Rousseauiste : et si la ville était responsable de nos maux (physiques et psychiques) ? Dans sa vision, une Cité idéale n'aurait donc, par exemple, pas besoin d'hôpital ou de prison car ce sont les vices intestins d'une ville mal conçue qui corrompent et rendent malades la nature humaine. Dit de façon inverse, c'est dans une ville bienveillante que l'Homme travaillera chaque jour à parfaire qu'il trouvera son bonheur intérieur. Difficile à éprouver de nos jours, mais quelle ambition !

Dans cette perspective, si la Smart City reste peut-être un puissant moyen technique de transformation urbain, elle n'est certainement pas une finalité et elle peut alors se placer dans la continuité philosophique d'un projet plus large d'améliora­tion constante de la condition humaine, tant sur le plan spirituel et intellectuel que sur le plan du bien-être matériel. Suivre et tendre inlassablement vers un idéal qui ne sera jamais atteint est un projet politique et philosophique au sens le plus noble et complet du terme. Améliorer chaque jour l'existant en se confrontant à la réalité des expériences, être attentif à notre empreinte sur la Nature qui nous accueille : le projet philosophique reste et restera toujours d'actualité.

Mais à qui confier un tel projet ? C'est un projet commun qui ne peut être laissé à quelques-uns comme Platon l'exposait dans la République et tels que les Grecs essayaient déjà de le parfaire. Les clés de la Cité n'ont pas à être remises aux ingénieurs car la technique n'a pas de morale, on le sait depuis quelques siècles maintenant (les ingénieurs n'en sont certainement pas dépourvus mais leur production finit généralement dans les mains de personnes qui peuvent en manquer singulièrement). Ce n'est pas non plus le rôle des argentiers dont le mode de pensée économique intègre encore très mal les externalités sociales et environnementales dont le temps reste comptable. Et il y aurait beaucoup à ajouter sur le pouvoir religieux, militaire ou plus simplement masculin. C'est finalement un projet qui ne peut être confié qu'à des architectes dont peut-être la formation n'est pas encore achevée après plusieurs siècles d'études et de réalisations commencées avant Vitruve et dont l'expérimentation continue toujours, mais ce sont clairement les seuls à avoir montré à travers les âges qu'ils pouvaient construire des cités, certes toujours imparfaites, mais dans lesquelles nous habitons encore aujourd'hui. Comme le disait Claude Nicolas Ledoux :

 "Il n'existe pas un homme sur terre qui ne soit susceptible d'être secouru par un Architecte..."

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